jeudi 30 avril 2015

Freud ou Jésus








Lire les commentaires sur facebook de personnes se définissant comme athées et libres penseurs n’a pas fini de m’étonner.  L’athéisme, à mon sens, ne devrait se concevoir qu’avec un esprit rationnel.  Voir des personnes rejetant  la croyance en une divinité accorder du crédit à des pseudo-médecines telles que l’homéopathie ou l’acupuncture me surprend donc toujours.

Ce n’est peut-être pas aussi inconcevable.  Les êtres humains auraient-ils besoin de croire ?  En tous cas, une étude a montré que la croyance en une religion semblait avoir  un effet protecteur contre les croyances para-scientifiques : yéti, OVNI, extra-terrestres... et même, qu'une forte imprégnation religieuse protégeait contre des croyances en la réincarnation, l'astrologie...  considérées comme des superstitions par l'église catholique.(1)  Un peu comme si l'absence de croyance religieuse ouvrait la porte à d'autres croyances.

D'autre part, une étude déjà ancienne a montré que contrairement à ce à quoi on pourrait s'attendre, un statut socio-professionnel à dominante intellectuelle ne protège pas  nécessairement contre des croyances au paranormal ou à l'astrologie.  Cette étude montre que, globalement, un statut socio-professionnel supérieur implique une tendance à croire au paranormal et un statut socio-professionnel inférieur à croire à l'astrologie.  Les plus sceptiques pour le paranormal et l'astrologie sont les agriculteurs et les plus croyants sont les instituteurs.(2)

Certaines personnes se disant athée ou sans religion n'auraient-elles pas transféré leur besoin de croyance dans la science et pour certaines sans l’esprit critique qui permet de s’écarter de la gourouterie et autres charlataneries ?

Plus compliquée à comprendre est l’adhésion à la psychanalyse par des personnes rationnelles.  Je ne m’étendrai pas sur la démonstration que la psychanalyse ne peut être considérée comme une science.  Les psychanalystes eux-mêmes ne la définissent pas comme telle, et rejettent d'ailleurs souvent la démarche scientifique pour leur pratique.   De nombreux sceptiques ont critiqué la psychanalyse avant moi et plus brillamment que je ne le pourrais.  On pense notamment au Livre noir de la psychanalyse et je ne saurais trop vous conseiller les documents mis en ligne par le professeur Jacques Van Rillaer, un de ses auteurs, ex-psychanalyste, qui l'a donc connue de l'intérieur.  Je me contenterai de rappeler qu’aucun concept psychanalytique n’a pu être validé par des observations. Voir par exemple les recherches sur le complexe d’oedipe (3).  

D'autre part, en 2004, une analyse de l'Inserm a conclu a une efficacité nettement supérieure des thérapies cognitivo-comportementalistes (TCC) par rapport à la psychanalyse et aux thérapies familiales, la moins efficace étant la psychanalyse.(4)

Je ferai cependant la différence entre les « psychanalystes pratiquants » et les personnes adhérant à la psychanalyse.  Les premiers ne pourraient abandonner leur foi à la psychanalyse qu’en remettant en question toute leur pratique et parfois leur carrière.  Mais les autres ?  Ceux qui, parfois, n’ont même pas l’excuse d’avoir fait une analyse et qui y auraient trouvé un certain réconfort ?  Car bien sûr, n'importe quelle thérapie peut avoir une certaine efficacité comparable à l'amélioration que l'on peut ressentir en prenant des granules homéopathiques.  C'est l'effet placebo.  Mais d'un traitement quel qu'il soit, médicamenteux ou psychothérapie, on attend plus qu'un effet placebo. 

D’autres que moi ont décrit l’omniprésence des psychanalystes dans les médias.  Non seulement les psychanalystes sont appelés comme experts dans les tribunaux pour les affaires criminelles ou familiales, mais ils s'expriment sur à peu près tous les sujets de société : sur la mariage pour tous, sur le danger des jeux vidéos, sur la mode féminine, le divorce, les châtiments corporels, l'éducation, combien de temps on doit allaiter, la taille du lit des parents...  Que le ministre de l’intérieur en Belgique tienne des propos choquants sur la collaboration avec  les nazis ou qu’un Jérôme Cahuzac mente, on appelle l’analyse d’un psychanalyste, quand il ne délivre pas tout simplement un diagnostic sur une personnalité en vue.

Plus insidieux, les concepts psychanalytiques sont dans tous les esprits.  On vous parlera d’acte manqué si vous oubliez votre rendez-vous, de transfert si vous vous plaignez de votre médecin.  On contrera un interlocuteur en lui disant qu’il fait une projection.  Ou bien on rira du lapsus de ce malheureux séminariste.

La psychanalyse en France et en Belgique francophone s’est rendue incontournable.  Ses concepts ont été vulgarisés au point d’être totalement déformés.  Elle fait tellement bien partie de notre culture que l’on a fini par prendre ce qu’elle énonce comme allant de soi.

On dit souvent que la psychologie scientifique est réductrice parce qu’elle ne permettrait pas d’appréhender toute la profondeur et la richesse du psychisme et d’apporter une vision de l’homme comme le fait la psychanalyse.

Mais quelle vision de l’homme ?


La psychanalyse n'est pas une science, son discours tiendrait plutôt de la philosophie.  Mais alors que la philosophie occidentale et contemporaine,  par nature, se présente comme une démarche de réflexion et se comprend comme une critique rationnelle de tous les savoirs, comment concilier cette démarche avec la question de l'inconscient freudien, considéré comme une réalité totalement hétérogène à la conscience ?

Je vois, pour ma part, beaucoup plus de liens entre psychanalyse et religion.  Bien sûr, Freud était juif et se déclarait athée.  Néanmoins, la psychanalyse a eu du succès dans des pays où la religion catholique est prégnante. 

Comment ne pas faire le parallèle entre la doctrine du péché originel affirmant que tout être humain naît corrompu à cause de la faute d'Adam et Eve et la vision profondément pessimiste de la nature humaine selon Freud ?

"L’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être au contraire qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possibles, mais aussi un objet de tentation. L’homme est en effet tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer."

Freud, Malaise dans la civilisation. 1929


Ce qui me frappe d'autre part, c'est la forme de la cure analytique, avec son rituel, son prix.  Ne serait-elle pas une forme  de confession telle que la pratiquent les catholiques, avouant au prêtre caché derrière sa grille, dans le secret du confessionnal, toutes leurs turpitudes ?  Au prêtre, le catholique doit avouer tous ses péchés afin d'être pardonné.  A l'analyste, l'analysant est censé dire tout ce qui lui passe par la tête sans jamais rien trier des pensées ou des images qui lui passent pas la tête.   C'est la règle de libre association.


« Votre récit doit différer, sur un point, d'une conversation ordinaire. Tandis que vous cherchez généralement, comme il se doit à ne pas perdre le fil de votre récit et à éliminer toutes les pensées, toutes les idées secondaires qui gêneraient votre exposé et qui vous feraient remonter au déluge, en analyse vous procédez autrement. Vous allez observer que, pendant votre récit, diverses idées vont surgir, des idées que vous voudriez bien rejeter parce qu'elles sont passées par le crible de votre critique. Vous serez alors tenté de vous dire : « ceci ou cela n'a rien à voir ici » ou bien : « telle chose n'a aucune importance » ou encore : « c'est insensé et il n'y a pas lieu d'en parler ». Ne cédez pas à cette critique et parlez malgré tout, même quand vous répugnez à le faire ou justement à cause de cela. Vous verrez et comprendrez plus tard pourquoi je vous impose cette règle, la seule d'ailleurs que vous deviez suivre. Donc, dites tout ce qui vous passe par l'esprit. Comportez-vous à la manière d'un voyageur qui assis près de la fenêtre de son compartiment, décrirait le paysage tel qu'il se déroule à une personne placée derrière lui. Enfin, n'oubliez jamais votre promesse d'être tout à fait franc, n'omettez rien de ce qui pour une raison quelconque, vous paraît désagréable à dire (…)

 La technique psychanalytique, Ed.: Presses Universitaires de France, 2007, coll.: Quadrige Grands textes.

Enfin, last but not least, la misogynie de Freud n'a rien à envier à celle de Saint Paul.  On trouvera par exemple, chez ce dernier, des versets tels que :

"Que les femmes se taisent dans les assemblées." (1 Corinthiens 4,34-35). Voilà pourquoi la femme doit avoir sur la tête un signe de soumission, à cause des anges (1 Corinthiens 11,5-10). Que les femmes "soient soumises à leur mari" comme au Seigneur (Ephésiens 5,21-28).

Mais Freud sera bien plus explicite.  Par exemple.

« La femme a le sens de la justice peu développé, ce qui s’explique par la prédominance de l’envie dans sa vie psychique […] Ses intérêts sociaux sont moins développés et ses capacités de sublimer ses passions sont plus faibles que ceux des hommes. »

 Neue Folge der Vorlesungen zur Einfürung und die Psychoanalyse, 1932Nouvelle suite aux Conférences d’Introduction à la psychanalyse, Œuvres complètes, Editions Fischer, Volume XV, page 144


« À la pudeur, qui passe pour une qualité féminine par excellence mais qui est bien plus conventionnelle qu’on ne pourrait le croire, nous attribuons l’intention initiale de masquer le défaut (Defekt) de l’organe génital. […] On estime que les femmes ont apporté peu de contributions aux découvertes et aux inventions de l’histoire de la culture mais peut-être ont-elles quand même inventé une technique, celle du tressage et du tissage. S’il en est ainsi, on serait tenté de deviner le motif inconscient de cette réalisation. C’est la nature elle-même qui aurait fourni le modèle de cette imitation en faisant pousser, au moment de la puberté, la toison pubienne qui cache les organes génitaux. Le pas qui restait encore à franchir consistait à faire adhérer les unes aux autres les fibres qui, sur le corps, étaient plantées dans la peau et seulement emmêlées les unes avec les autres. »

 Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Folio Essais, p. 177



 J'en resterai là, pour ce billet sans aucune prétention, partial, subjectif, et volontairement ironique lorsque je commente les écrits de Freud.  Pourtant, mon avis "profane" n'est peut-être pas aussi différent de celui de Jacques Alain Miller lui-même !


(1) RENARD Jean-Bruno, Typologie des croyances au paranormalSPS n° 284, janvier 2009.

(2) BOY Daniel et MICHELAT Guy, Croyance au parasciences : dimensions sociales et culturelles, Revue française de sociologie, vol.27, pp 175-204, 1986

(3) Ismael BENSLIMANE Ismaël, HASSAINI Roumaïssa, Jennifer KARAM Jennifer, MAZOYERCharline, Le complexe d'Oedipe : une réalité scientifique ?  Travail d'étudiants, 2011-2012

(4) Rapport de l'Inserm, Psychothérapie : 3 approches évaluées, 2004.

vendredi 2 janvier 2015

J'ai acheté le coran

J'ai acheté le coran, comme beaucoup de gens voulant s'informer un minimum.  Et j'ai été effrayée de ce que j'y ai lu.  De l'image de ce dieu vengeur, rancunier et cruel qu'on y trouve.  Finalement tout à fait comparable à celui de l'ancien testament.

Certains voudraient trouver dans la lecture de ces textes l'explication à la violence des groupes extrémistes. Et on trouve sur les pages de groupes d'athées multitude de publications qui s'en prennent à l'Islam, coupable de tous les maux.

Ces personnes n'auraient-elles pas la mémoire courte ?  Les évangiles, base essentielle de l'église catholique sont pourtant des textes plutôt peace and love.  Quoique, en lisant bien, Jésus n'est pas le doux prophète qu'on veut bien nous présenter.  Il s'en prend aux marchands du temple qu'il chasse à coups de fouets (Jean 2, 13-22) et il promet l'enfer aux pharisiens (Mathieu 23).   Cependant les exhortations à la non-violence sont continuellement répétées par Jésus, le dieu qui s'est fait homme, et elles n'ont absolument pas empêché l'église de commettre des crimes ou de les encourager.  Croisades, inquisition, laxisme vis à vis de l'esclavage  et plus près de nous, complaisance avec un régime aussi criminel que celui de l'Allemagne nazie.  Plus près de nous encore, on peut se poser la question de la passivité, sinon plus, de la hiérarchie religieuse avec la dictature argentine.  Les voix s'élevant lors de l'élection du nouveau pape François à propos de sa  possible compromission avec ce régime se sont très vite tues et on ne cesse de s'émouvoir sur le modernisme de ce pape dont le discours n'a pourtant rien de révolutionnaire.

On parle d'intégrisme.  De prêtres progressistes ou traditionalistes.  Or, s'ils font partie de l'église, ils ne peuvent qu'adhérer à la doctrine, tout entière expliquée dans le Catéchisme de l'Eglise Catholique.  Je me méfie des religieux progressistes.  Ils mentent. J'ai un jour assisté à une cérémonie donnée à l'occasion d'un mariage entre deux divorcés.  Le prêtre était ce qu'on appelle un prêtre moderne.  Dans sa très brève homélie, il a dit "Qui sommes-nous pour juger ?".  Cette phrase qui se veut d'une grande ouverture d'esprit pour un prêtre catholique implique bien qu'il y a là un jugement à rendre.  Il ne lui appartient pas, à lui, prêtre, de le rendre mais bien à dieu.  En cela, il ne fait que respecter la doctrine catholique et mettre bien en évidence que le remariage n'est pas reconnu par son église et que les divorcés "contreviennent objectivement à la Loi de Dieu".

Je me méfie des religieux, parce qu'ils sont hypocrites.  Je les connais, j'ai fréquenté une école catholique tenue par les soeurs de la Providence.  J'y ai été infernale.  Infernale dans la mesure où l'on pouvait l'être dans les années 70.  Pas grossière, pas vraiment indisciplinée.  Mais une emmerdeuse qui remettait en question les vérités établies.  L'abbé qui nous donnait cours de religion m'avait mise dehors.   Je lui avais dit que toutes les religions se valaient et que je le trouvais bien intolérant de croire la sienne supérieure à celle des autres.

Mais j'ai été heureuse dans cette école.  J'y ai eu des professeurs passionnés par leur métier.  Pourtant, je suis tombée de haut, 2 ou 3 ans plus tard quand ma mère téléphona à la soeur directrice pour je ne sais quelle raison.  Et que celle-ci demanda des nouvelles de mes études.  Elle avait conclu l'entretien avec ma mère en disant : "Vous comprenez, Madame, si on a gardé votre fille, c'est parce que c'était une bonne élève."  Cette phrase m'a révulsée.  Ainsi, une autre fille aurait été exclue si ses résultats scolaires avaient été médiocres ?  On m'avait donc acceptée comme élève uniquement parce que je pouvais contribuer à la renommée de l'école par ma réussite dans la suite de mes études ?  C'était cela leur manière d'appliquer la charité chrétienne.  A vomir.

Ainsi, je n'ai aucune confiance dans les religieux.  Et plus leur discours semble modéré et progressiste, plus je me méfie.  Qu'on ne me vante pas le progressisme du nouveau pape.  C'est du pur marketing et son église en perte de vitesse en a le plus grand besoin.   Qu'on ne me propose pas de lire Tariq Ramadan, il maîtrise l'art de la communication à des sommets rarement égalés, il suffit de l'écouter dans un débat.  Jamais un contradicteur ne le prendra de court.  D'ailleurs, je crains que les intellectuels non arabes ne puissent que très difficilement le prendre en flagrant délit de double langage.

Je peux comprendre le croyant sincère qui lit la Torah, la Bible ou le Coran et y trouve des réponses qui l'aident.  On ne juge pas un homme à ses croyances, mais on le juge à ses actes.  Et je me sentirai plus proche d'un chrétien humaniste que d'un athée raciste.  Ce n'est pas le texte qu'il lit mais ce qu'il en fait qui m'importe.

Mais Tariq Ramadan ou le pape François ne sont pas de simples croyants.  Ils représentent un pouvoir religieux, une autorité.  Peu importe le livre saint qu'ils ont choisi, peu importe ce qu'il énonce, ce qui compte, c'est le fait qu'il soit utilisé par des hommes ayant un pouvoir sur les autres.  Quand bien même ce livre prônerait de "tendre l'autre joue" et d'"aimer son prochain comme soi-même" comme dans les évangiles,  un texte dont on prétend qu'il est la loi, la parole, ou la révélation de dieu ne peut qu'autoriser les pires violences lorsqu'un pouvoir s'en réclame pour gouverner un peuple.  Car la loi, la parole ou la révélation venant d'en dieu ne peut en aucun cas être remise en cause.  C'est LA vérité.  La violence est donc inhérente aux textes sacrés, quel que soit leur contenu, puisqu'il ne peut en aucun cas être réfuté.  Et des hommes qui se réclament d'un tel texte pour justifier leur pouvoir sont libres de l'interpréter comme ils l'entendent pour asseoir leur domination.

Ce n'est donc pas contre ces textes qu'il faut lutter, ce ne sont que des histoires écrites par des hommes, il y a des centaines ou des milliers d'années.  Mais contre le pouvoir de ceux qui s'en réclament ou voudraient s'en réclamer pour dicter à tous ce qu'ils pensent être la loi de leur dieu.  Il n'y a donc pas d'alternative.  Il ne peut y avoir de démocratie sans laïcité.



lundi 27 octobre 2014

Le dépistage de la trisomie : questions éthiques



Un dépistage plus sûr et plus efficace de la trisomie 21 est maintenant disponible.  Enjeux et questions éthiques.



Qu'est-ce que la trisomie 21 ?


La trisomie 21, ou syndrome de Down (1) est une anomalie chromosomique provoquée par la présence d'un chromosome surnuméraire de la paire 21.  C'est une des maladies génétiques la plus fréquente.   Sa prévalence est de 1 pour 800 grossesses, avec une augmentation du risque en fonction de l'âge de la mère : de 1/ 1500 à 20 ans jusqu'à 1/50 à 40 ans mais également de l'âge du père, ce qui est rarement dit.

La trisomie 21 est provoquée par un accident qui se passe le plus souvent lors de la première division de la méiose.  Plus rarement lors de la seconde division.  90 % des trisomies de ce type sont imputables à un accident de la méiose de l'ovocyte et 10 % de la méiose chez le spermatocyte.

Il existe également des trisomies occasionnées par une translocation, le bras long du chromosome 21 se retrouvant en triple exemplaire.  Le personne porteuse de cette anomalie aura un phénotype de trisomique.   Cette translocation peut être acquise de novo, c'est-à-dire être causée lors d'un accident pendant la gamétogenèse.  Soit être héritée d'un des parents.  En effet, certaines personnes sont porteuses d'une translocation équilibrée, c'est-à-dire que dans leur génome une partie de leur chromosome 21 se retrouve sur un autre chromosome.  La translocation est équilibrée parce que cette partie de chromosome 21 se trouve en double exemplaire comme chez n'importe quelle autre personne et donc ces personnes ne sont pas trisomiques.  Cependant, elles transmettront immanquablement la trisomie à leur enfant.  La monosomie étant létale.  Pour une meilleure compréhension, voir les schémas de l'article de Gilles Furlaud. (1)

Il existe également des trisomies mosaïques.  Elles se produisent lors d'une mitose pendant l'embryogenèse.  Dans ce cas, certaines cellules seront porteuses de la trisomie et d'autres non.  Les effets de cette trisomie dépendent des organes touchés.



Comment est-elle dépistée ?


Actuellement, le dépistage de la trisomie se fait par ce qu'on appelle le triple test.  Il consiste en la réalisation d'une échographie et de deux prises de sang à plusieurs semaines d'intervalle pour doser certains marqueurs sanguins.  Les résultats ainsi que l'âge de la mère, les antécédents de trisomie 21 dans la famille permettent d'établir un facteur de risque.  Lorsque le risque atteint un certain niveau, un caryotype doit être réalisé pour apporter la réponse définitive.  Pour cela une amniocentèse sera réalisée.  Elle consiste en un prélèvement de liquide amniotique, celui-ci contenant des cellules foetales.

Il faut préciser que le triple test est généralement proposé à toutes les femmes enceintes.  Il ne permet de dépister que 80 % des trisomies et d'autre part, la plupart des tests positifs déboucheront sur un caryotype normal.  C'est pourquoi on ne propose une amniocentèse qui est un examen invasif avec un risque non nul pour la mère et un risque de fausse couche de 1/100 que lorsque le risque de trisomie atteint le seuil de 1/250.



En quoi consiste ce nouveau test ?


Une simple prise de sang dès la 11ème semaine de grossesse permet désormais de dépister la trisomie 21.  L'analyse repose sur la détection de courtes séquences d'ADN foetal dans le sang de la femme enceinte.  On réalise un séquençage de l'ADN (2), c'est-à-dire la détermination de la succession des nucléotides qui le composent.   Le séquençage à très haut débit produit des millions de séquences en une seule étape et à faible coût.  Cette technique permet le repérage de l'ADN foetal qui ne constitue que 10 % de l'ADN plasmatique.  Il permet d'étudier un grand nombre de gènes voire tout le génome.

Cependant, à l'heure actuelle, ce test donne lieu à 1 à 5 % d'échecs, il devrait donc être complété par une amniocentèse permettant d'établir le diagnostic de façon quasi certaine.



Enjeux et questions éthiques


Le test de dépistage de la trisomie 21 sur le sang maternel a reçu l'aval du Comité Consultatif National d'Ethique en France (3).  En effet, ce test apporte une amélioration considérable.

- Il permet de détecter avec une efficacité proche des 100 % la trisomie.
- Il va réduire considérablement le nombre d'amniocentèses inutiles et donc diminuer le nombre de fausses couches provoquées par cet examen.
- Il est absolument sans risque pour la mère.
- Il peut être pratiqué très tôt, dès la 11ème semaine, ce qui permettra si la femme ou le couple le désire, une IMG (interruption médicale de grossesse) beaucoup plus précoce et donc moins traumatisante.

Cependant, on ne peut faire l'impasse sur les questions éthiques que pose ce nouveau test.  Je considère que l'éthique se différencie de la morale parce  qu'elle n'est pas dictée par une religion qui nous impose d'en haut ce qui est bien et ce qui est mal.  L'éthique est en continuelle construction, particulièrement dans tout ce qui concerne l'application des nouvelles découvertes dans le domaine de la santé.



Qu'est-ce que l'eugénisme ?


Or, ce test pose bien la question de l'eugénisme.  Il ne s'agit pas ici d'un test qui va permettre de dépister une maladie in utéro pour la traiter, ni un test qui permettrait de mettre fin à une grossesse d'un enfant non viable.  Il s'agit d'un test permettant de mettre fin à la grossesse d'un enfant viable bien que handicapé.  Et dont l'espérance de vie, grâce au progrès médicaux, se rapproche de celle de n'importe quelle autre personne.

L'eugénisme est un terme apparu pour la première fois en 1883 sous la plume de Galton, cousin de Darwin.  Dans une étude consacrée aux grands hommes politiques, il avait conclu au caractère héréditaire de l'intelligence et du génie et il lui était apparu nécessaire de maintenir la lignée des grands hommes par une organisation rationnelle des mariages.  La science de l'amélioration des lignées humaines devrait être calquée sur le modèle de l'élevage sélectif des animaux. 

L'eugénisme est une idéologie visant à intervenir sur le patrimoine génétique de l'humanité pour le faire tendre vers ce que l'on considère comme un idéal.  Il s'agit bien d'une idéologie parce que les connaissances scientifiques ne permettront jamais de définir ce qu'est cet idéal.  Néanmoins, les pratiques eugéniques prétendent s'appuyer sur les connaissances scientifiques et n'ont pu se développer que grâce à elles.  Le courant eugéniste ne s'est pas cantonné à un petit cercle de scientifiques.  Il s'est développé dans le grand public et chez certains hommes politiques.

Diverses méthodes ont été utilisées dans des pays démocratiques comme les pays scandinaves ou les Etats-Unis, telles que la stérilisation contrainte de femmes jugées porteuses de handicaps, ou alcooliques, ou de "races différentes" et  la restriction de l'immigration.  L'avortement forcé a aussi été pratiqué au Japon, à une époque où la lèpre était considérée comme héréditaire.  L'interdiction d'avoir un enfant ou de se marier a été instaurée en Chine en 1995 pour les personnes porteuses d'une maladie infectieuse ou d'une maladie mentale.  Et en Allemagne, de sinistre mémoire, le nazisme s'est rendu coupable du génocide de millions de Juifs, mais aussi d'extermination de vieux, de handicapés et de malades mentaux.  L'Allemagne nazie a favorisé la reproduction des personnes considérées comme appartenant à une race supérieure, par une politique nataliste et notamment par la pratique de lebensborn.  Eugénisme et racisme sont des idéologies proches.

Aujourd'hui encore dans nos pays, en France et en Belgique, malgré l'interdiction des pratiques eugéniques visant la sélection des personnes par la Communauté européenne, et la pénalisation de celles-ci à titre de "crimes contre l'espèce humaine par la France"
, des associations dénoncent les stérilisations contraintes de jeunes femmes handicapées. (6)

Il y a des pratiques eugéniques négatives.  Elles consistent à utiliser des pratiques permettant l'élimination des gènes jugés indésirables, par exemple en pratiquant la stérilisation, l'avortement forcé, voir l'élimination des individus.

Il y a aussi des pratiques eugéniques positives.  Elles visent à encourager la reproduction de personnes jugées porteuses d'un potentiel génétique favorable.  Les méthodes actuelles de fécondation in vitro permettent ces pratiques eugéniques positives, puisque les médecins proposent aux couples qui y recourent de choisir les embryons qui ne sont pas porteurs d'une maladie.




Le dépistage de la trisomie 21 permet-il une pratique eugénique ?


On peut répondre affirmativement à cette question.  En effet, même si la trisomie est le plus souvent une conséquence d'un accident chromosomique de novo, elle peut parfois être héritée de la part d'un parent non trisomique, mais porteur d'une translocation.  D'autre part, si les hommes trisomiques sont généralement stériles, ce n'est pas le cas des filles dont les enfants ont une chance sur deux d'être porteur de la trisomie.   Avorter lorsque l'embryon est porteur d'une trisomie est donc bien une pratique eugénique.



Pour autant, ce test doit-il être prohibé ?


Il n'y a pas de règles morales permettant de décider ce qui est bien ou mal dans l'absolu et donc, il nous faut décider de critères qui permettent de poser un choix éthique.

Pour moi, ces critères sont simples.  Il s'agit du choix libre et éclairé de la personne.  Il appartient à la femme, avec ou non le soutien de son compagnon, de décider si elle veut poursuivre une grossesse.  Personne ne peut décider à sa place.  Et nul n'a le droit de lui demander les raisons pour lesquelles elle décide de mettre fin à une grossesse.

Je considère que la décision, en dernier ressort, appartient à la femme.  C'est elle qui est enceinte, c'est elle qui subit la première, les conséquences d'une grossesse ou d'un avortement.  Idéalement, la décision se prendra à deux, mais un compagnon ne peut en aucun cas, imposer l'avortement ou la poursuite d'une grossesse non désirée.



Conditions pour un choix libre et éclairé.


Il ne peut y avoir de choix libre et éclairé de la femme ou du couple d'accepter ce dépistage et de demander une interruption médicale de sa grossesse lorsque l'embryon est porteur de la trisomie que si plusieurs conditions sont remplies.




Un accès à l'information

L'information sur la trisomie devrait être largement diffusée pour tous.  Et les enfants porteurs de trisomie devraient être scolarisés avec les autres enfants avec un accompagnement adéquat. Ce n'est qu'à cette condition que la société connaîtra réellement le handicap qu'implique la trisomie, sans en dramatiser les conséquences.  Mais cette condition n'est pas remplie actuellement.  Beaucoup d'enfants différents n'ont pas accès à l'école, particulièrement en France qui a été condamnée plusieurs fois (7).  La Belgique est un peu plus ouverte, mais il y a des progrès à faire.

Et c'est aussi au moment où le médecin propose le dépistage qu'il devra répondre aux interrogations de la femme ou du couple.   En effet, si un dépistage est réalisé, il y a de grandes chances que l'interruption de grossesse soit décidée.  C'est le cas, actuellement pour 96 % des femmes chez qui on a diagnostiqué la trisomie (3).  C'est donc en connaissance de cause, que la femme ou le couple devrait décider d'effectuer ou non ce dépistage.




Un engagement de la société dans la recherche sur le handicap

La recherche dans le domaine du handicap est considérée comme notoirement insuffisante en France par le Comité Consultatif  National d'Ethique.  Particulièrement dans le domaine de la prise en charge éducative.  Or, il existe des méthodes pédagogiques adaptées.  Si la recherche médicale a permis une amélioration de la santé des personnes atteintes de trisomie, la recherche dans le domaine d'un prise en charge éducative pour la trisomie comme pour d'autres handicaps est très peu encouragée.

Et on peut craindre que si le dépistage se généralise ainsi que les interruptions médicales de grossesse, le nombre d'enfants porteurs de la trisomie diminuant, la société s'investira moins encore dans le recherche.



Un accueil suffisant 

La crainte de tous les parents dont l'enfant est porteur de handicap, c'est son devenir lorsqu'ils auront disparu si leur enfant n'est pas autonome.  Beaucoup de personnes porteuses de trisomie peuvent acquérir une autonomie suffisante pourvu que l'on s'en donne les moyens.  Cependant, au cas où cela s'avère impossible, les parents doivent pouvoir compter sur des lieux d'accueil adaptés.  Or, on le constate pour l'autisme et pour d'autres handicaps, la France manque cruellement de structures adaptées. Dès lors, des milliers de personnes et d'enfants porteurs de handicap sont placés dans des centres en Belgique.  Certains de ces centres ne sont que de monstrueuses entreprises commerciales qui profitent du désarroi des parents et du vide juridique.  Les conditions d'accueil y sont parfois déplorables quand il ne s'agit pas purement et simplement de maltraitance.(4)

Le choix des parents ne devrait pas être influencé par des pressions de la société même indirectes, qui pourraient résulter d'une perception négative concernant le coût économique en termes de solidarité.  




La non-stigmatisation des personnes en situation de handicap

La principale interrogation demeure : de quelle manière la société accueillera-t-elle ceux de moins en moins nombreux qui continueront de naître porteurs d'un handicap ?  Quel regard portera la société sur les parents qui auront choisi de donner naissance à un enfant en prenant et acceptant le risque qu'il soit porteur d'une différence ?

Poser cette question ne signifie pas qu'il faille culpabiliser ceux qui font le choix d'interrompre une grossesse.  Mais on peut s'interroger sur cette tendance de la société de rejeter la différence.  Tous les parents d'enfants différents pourront vous raconter des anecdotes où un inconnu s'est permis de faire une remarque comme "Mais quand on a un enfant comme ça, on ne sort pas."

Une telle société me fait horreur.  Est-ce là ce que nous voulons ?  Une société où les individus pour être acceptés doivent répondre à des normes ?  Une société où la valeur d'une personne serait fonction de la "plus-value" qu'il apporte à la société ?  Plus-value en monnaie sonnante et trébuchante, s'entend. (6)

Je ne fantasme pas.  Ce genre de considération n'est pas absente dans la tête des gens.  C'est ainsi que j'ai pu lire de tels commentaires sur facebook, sur le groupe des athées, agnostiques et libres penseurs.  Non seulement ce commentaire a reçu plusieurs mentions "J'aime", mais il n'a fait l'objet de rejet que de la part de 2 ou 3 personnes qui d'ailleurs ont été exclues du groupe.


Lu sur le Groupe des Athées, des Agnostiques et des Libres Penseurs
Dans une société, la meilleure solution est forcément un compromis entre les intérêts particuliers et l'intérêt général.  Dans une société, on ne peut pas respecter de façon fanatique l'intégrité physique des individus.  Ce respect est un principe de base, mais il peut être contrebalancé par les impératifs de l'intérêt général.  Exactement comme demander aux jeunes individus d'une population d'aller risquer leur vie pour faire la guerre contre un individu extérieur, et certains d'entre eux vont la perdre ou être gravement blessés (atteintes multiples à leurs intégrités physiques), la société peut demander à des femmes désireuses d'enfanter, de veiller autant que possible à ne pas enfanter des individus profondément inadaptés ou très difficilement adaptables.  Ce n'est pas qu'une question financière.  Il n'est donc pas moralement condamnable d'obliger une femme déraisonnablement décidée à porter jusqu'à son terme un embryon dont on sait qu'il sera trisomique, à avorter de cet embryon.  Ce n'est qu'un embryon ou un foetus, pas une personne en devenir.

Que dire à la suite d'un tel discours ?  Sinon que, « le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde. »

On peut prévoir dans un avenir assez proche qu'il sera plus simple de séquencer tout le génome de l'embryon plutôt que de faire une recherche ciblée pour certaines maladies ou handicaps graves.  Ce sera possible grâce à cette technique, ça l'est déjà dans le cadre des techniques de fécondation in vitro.

Ces tests pourraient amener à des pratiques eugéniques de plus en plus généralisées pour toutes sortes de particularités génétiques s'il n'y a pas d'encadrement les limitant.  Et malheureusement, cela pourrait conduire notre société à plus encore de stigmatisation ou de rejet de la différence.

Je ne résiste pas à vous montrer ce très beau clip de Sophie Robert sur l'autisme.  Il illustre mieux que je ne pourrais le faire ce que devrait permettre une société véritablement ouverte à la différence.  Si vous connaissez le petit monde de l'autisme en France, vous y reconnaîtrez quelques-uns qui ont acquis une certaine notoriété suite à la publication d'un livre par exemple.  Ou pour s'être exprimé dans les médias.









Mon univers a part (clip autisme) par dragonbleutv





(1) La trisomie 21 Gilles Furelaud Article publié en novembre 2003



(4) Handicap : de plus en plus d'"usines à Français" le long de la frontière.

(5) Voir par exemple La stérilisation des personnes déficientes mentales.

(6) Théo Francken, le secrétaire d'Etat à l'asile et à la migration en Belgique, s'était interrogé sur la "plus-value" des immigrations marocaines et congolaises.  Voir ici.

(7) Education des enfants autistes : la France condamnée.



vendredi 17 octobre 2014

ça se passe dans le train



Ca se passe dans le train, je rentre du travail. Des jeunes étudiants. Des Belges, une Française et un Québecois. Ils sont gais, plaisantent et rient. Ils comparent les coutumes d'un pays à l'autre.

Le Québecois : Mais il y a un truc que je ne comprends pas. Vous faites un geste avec la main, comme ça... A tout bout de champ.
- Ben oui. C'est comme les Italiens " Pizza della mama ! mmmmh"
- Oui, ok. Mais tu viens de faire ça pour des BD.
- Ben oui, on le fait pour tout.
- Même si on voit une jolie fille !

Alors le jeune du Québec, tout à coup sérieux :
- Ah non ! Ce n'est pas possible. Jamais. C'est vraiment manquer de respect à une fille, ça.
- Ouais ouais ! c'est pour rire hein.
- Dites, les gars, vous vous rendez compte que tout le wagon vous écoute, là ?
- Bonjour le wagon !

Et le jeune du Québec, qui me fait face :
- Et vous, Madame, vous en pensez quoi ?
- J'en pense que les femmes semblent bien avoir de la chance de vivre au Québec. Que les féministes aiment bien ce pays.
- Ah oui. Moi, je suis féministe.
Et les autres d'éclater de rire :
- Ben t'es con. Féministe ... Mais c'est les femmes qui sont féministes. Tu peux pas être féministe, toi.
- Ben si je suis féministe. Je suis pour l'égalité.

°°°°

Hé bé. Ils ont encore bien à apprendre nos jeunes en Belgique.

mardi 9 septembre 2014

Faire travailler les chômeurs : Une fausse bonne idée


En Belgique, nous n'avons toujours pas de gouvernement, mais nos élus ont des idées.  Et en voilà une qui ressort à nouveau.  C'est un peu comme les saisons.  Elle revient cycliquement.

Il faut faire travailler les chômeurs.  La grande idée.  Et attendez, c'est pour leur bien.  Cela les aiderait à se remettre en selle.  On leur demanderait de se mettre "au service de la communauté" en échange de l'octroi de leurs allocations de chômage.  Ce serait du donnant-donnant, de quoi leur rendre la fierté de gagner leur croûte.

Que du bonheur...

Heu oui, ça permettrait aussi de faire la différence entre les bons, ceux qui veulent vraiment travailler et les feignants qui profitent du système.   L'équation chômeur = profiteur est dans la tête de beaucoup de personnes.  Bien.  Il faudra un jour que quelqu'un m'explique comment on peut accuser un chômeur de ne pas chercher vraiment...  lorsque l'on sait qu'il y a 5 fois plus de demandeurs d'emploi que d'offres d'emploi (chiffres pour la Wallonie).(1)


Une petite précision d'abord.  Les allocations de chômage sont un système d'assurance.  Lorsque votre maison brûle ou lorsque vous avez un accident de voiture sans avoir commis d'infraction, l'assurance vous octroie une indemnité qui compense votre perte.   Les allocations de chômage, c'est la même chose.  Ce n'est pas un système d'assistance, mais une assurance qui compense votre perte de revenus.  Autant une compagnie d'assurance va refuser de vous indemniser si votre accident de voiture est de votre fait, par exemple parce que vous aviez bu.  Autant l'organisme qui octroie les allocations de chômage va refuser de continuer à vous verser vos indemnités de chômage si vous refusez un travail proposé par exemple.  Et la chasse aux chômeurs qui ne chercheraient pas vraiment du travail est ouverte chez nous.

Soit.  Ainsi, on ajouterait à ce système d'assurance une condition pour bénéficier des indemnités : cela se pratique dans d'autres pays.  Ne soyons pas négatifs.  Certains demandeurs d'emploi seraient heureux de pouvoir travailler un peu.  Même sans augmentation de leurs allocations.


Mais pour autant s'agit-il d'une bonne idée ?  

Lorsque je travaillais dans le domaine de l'insertion socio-professionnelle dans les années 90, il y avait pléthore d'aides à l'embauche.  Je me souviens d'une en particulier,  qui était terriblement avantageuse pour l'employeur.  Pouvait en bénéficier, un employeur qui créait un nouvel emploi pour des tâches qui n'étaient assurées ni par un des salariés de l'entreprise, ni ne pouvaient être effectuées par un indépendant.  Pas question donc, qu'une entreprise de menuiserie bénéficie de cette aide pour engager un dixième ouvrier menuisier ou pour engager un ouvrier pour entretenir les abords de son entreprise (cette tâche pouvait être remplie par une entreprise de parcs et jardins).  Les conditions étaient très restrictives.  Mais l'aide terriblement intéressante.  En effet, le demandeur d'emploi conservait ses allocations de chômage et l'employeur ne payait que le complément pour que le montant du salaire atteigne celui du salaire minimum garanti.  Et il n'y avait pas de cotisations sociales.  Et donc, pour  un demandeur d'emploi bénéficiant du montant d'allocations de chômage le plus élevé, le supplément à payer pour l'employeur pouvait être aussi bas que 1.000 FB, soit 25 EUR.  Par mois.

Et qu'ai-je pu constater ?  Par exemple, une entreprise de menuiserie avait engagé un demandeur d'emploi pour effectuer toutes sortes de petites tâches : charger les camionnettes avec le matériel, les nettoyer, les entretenir, effectuer toutes les petites courses...  Toutes tâches qui auparavant étaient assurées par chaque menuisier.  Ainsi, pour 25 EUR par mois, cet employeur avait trouvé le moyen de débarrasser ses salariés menuisiers de toutes les petites tâches qu'une personne non qualifiée pouvait effectuer.

Même topo pour un magasin de chaussures.  L'employeur ne pouvait pas bénéficier de cette aide à l'emploi pour engager une vendeuse.  Qu'à cela ne tienne, il a engagé une demandeuse d'emploi.  Celle-ci était confinée dans la pièce où se trouvait les stocks et contrôlait l'arrivée des nouvelles marchandises qu'elle étiquettait.  Tâches qui, bien entendu, étaient auparavant remplies par les vendeuses.

Résultat : La sécurité sociale finançait presqu'entièrement un emploi au profit d'entreprises privées.  Et cela n'augmentait même pas le nombre d'emplois.  Puisqu'au lieu d'engager un manoeuvre menuisier ou une vendeuse, les employeurs engageaient des personnes sous-payées dans un sous-statut.  Le mauvais emploi chasse le bon.

C'est exactement ce qui se passera si cette mesure est adoptée par notre futur gouvernement.  S'il est possible pour une commune ou un service public ou une association d'engager un demandeur à bas prix pour "rendre service à la collectivité", pourquoi créerait-il un vrai emploi avec un vrai statut de travailleur ?  Je ne suis pas la seule à le penser... (2)








1.  Dejemeppe M., Van Der Linden B. (2013) : Le manque d'emploi en Wallonie : mythes et réalité.  Regards économiques, 103.  En ligne.
http://www.regards-economiques.be/images/reco-pdf/reco_127.pdf

2. Van Del Linden B. (2014 : Chômage indemnisé contre service à la communauté.  Regards économiques, 114.  En ligne.
http://www.regards-economiques.be//images/reco-pdf/reco_144.pdf


vendredi 5 septembre 2014

Nouveau racisme ?


JE M'EN BEURRE LE CUL de ce glossaire de psychologie sociale utilisé par l'Université Libre de Bruxelles !! Et particulièrement cette définition ubuesque du racisme, m'a répondu l'administrateur du Groupe de Réflexion des Athées, Agnostiques et Libres Penseurs sur Facebook.
Qu'avais-je donc osé écrire pour le faire sortir de ses gonds ?  Simplement alors qu'il me reprochait de confondre stéréotype, discrimination et racisme, j'avais cité les définitions de ce glossaire(1) et particulièrement la définition qui le heurtait, sur le racisme moderne :
Racisme subtil qui s’exprime indirectement et se fonde sur des raisons socialement acceptables.
La définition, il est vrai, est criticable, car tellement floue qu'elle permettrait d'accuser n'importe qui de racisme.   Remarquons cependant que le racisme s'est toujours fondé sur des raisons socialement acceptables.  Il était socialement acceptable d'écrire en 1877, dans Le tour de la France par deux enfants : (2) "La race blanche, la plus parfaite des races humaines, habite surtout l'Europe, l'ouest, de l'Asie, le nord de l'Afrique et l'Amérique."
La première question à se poser concerne l'existence de ce racisme contemporain, que certains ont nommé néo-racisme, ou ethno-différentialisme. (3)


Y a-t-il un nouveau racisme ?
La notion de race est liée à la définition du racisme.  Or, la race n'a pas toujours été considérée comme un concept biologique. Une des formes les plus anciennes du racisme est bien l'antisémitisme.  Mais si celui-ci a pris une forme raciale avec les nazis, le terme d'antisémitisme est aussi utilisé  pour qualifier les actes anti-juifs qui ont eu lieu au cours de l'histoire bien avant que les travaux scientifiques ne tentent une classification biologique des être humains.
Si la première définition donnée par le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales du racisme (4) n'est plus vraiment actuelle :
Ensemble de théories et de croyances qui établissent une hiérarchie entre les races, entre les ethnies,
on s'accordera généralement sur la seconde :
Attitude d'hostilité pouvant aller jusqu'à la violence, et de mépris envers des individus appartenant à une race, à une ethnie différente généralement ressentie comme inférieure.
Ainsi, le terme de race utilisé dans la définition du racisme et  dont la pertinence est remise en cause par la communauté scientifique (5)  pourra être remplacé par le terme d'ethnie :
Groupe d'êtres humains qui possède, en plus ou moins grande part, un héritage socio-culturel commun, en particulier la langue (4)
Or,  aujourd’hui,  8 % de la population considèrent qu’il existe des races supérieures aux autres mais 27 % des personnes interrogées se reconnaissent  « plutôt », ou « un peu » raciste (6).  Ainsi, ces personnes se considérant comme plutôt, ou un peu racistes ne pensent pas nécessairement qu'il y a une hiérarchie des races ou des ethnies.
La définition du racisme ne peut ignorer le contexte historique ou géographique.  Le colonialisme européen pouvait se justifier par une théorie établissant une hiérarchie entre races, et  plus récemment, le projet génocidaire du nazisme s'appuyait sur l'utopie de préservation de la pureté de la race.  Ce qu'on appelle le racisme nouveau ou le néo racisme ne cible plus les races au sens biologique, mais les communautés culturelles.  L'enjeu n'est plus de fonder la supériorité d'un groupe ethnique, mais plutôt de préserver l'indentité d'une culture face à d'autres considérées comme menaçantes.(7)
De fait, le racisme dans nos sociétés européennes actuelles se focalise sur les "immigrés".  Or, les immigrés ne constituent pas une "race", ni même une seule ethnie.  Les attitudes actuelles d'hostilité envers les immigrés ne se basent pas sur une thèse d'inégalité ou d'infériorité, mais plutôt sur la thèse de l'incompatibilité de leur culture avec la nôtre.  On ne recourt plus à la biologie pour inférioriser, mais on se base sur l'origine ethnique et culturelle pour discriminer des personnes appartenant à une communauté jugée inassimilable et considérée comme dangereuse pour le reste de la société.   C'est sur le mythe du choc des civilisations, de l'islamisation de notre société et de l'invasion démographique par la natalité et le regroupement familial que se focalise le nouveau racisme.  Ces mythes qu'il nous faudra démonter, si nous voulons définir quels sont les véritables enjeux dans notre société.
La seconde question que soulève cette définition concerne la forme que prend ce nouveau racisme.  Ce racisme se manifesterait de façon indirecte et se fonderait sur des raisons socialement acceptables.

Quelles raisons acceptables ?
Le racisme peut se nicher dans toutes sortes de combats menés par des militants dans notre société.  Ainsi, les associations pour le bien-être animal qui militent contre l'abattage sans étourdissement sont sensibles au risque de noyautage par des militants ou des groupuscules plus xénophobes que sensibilisés à la cause animale. (8)  Marine Le Pen avait aussi utilisé le prétexte de la souffrance animale dans le but d'interdire la viande halal.  Or, ce n'est pas l'abattage rituel en lui-même qui pose question, mais le fait qu'il soit obtenu sans étourdissement.  Une partie de la viande halal consommée en Arabie Saoudite provient d'Australie et de Nouvelle-Zélande, pays qui pratiquent l'abattage industriel avec étourdissement.
Le féminisme et la laïcité sont aussi d'excellentes raisons pour justifier une hostilité envers les personnes appartenant à une communauté que l'on estime non assimilable dans notre société.  C'est la lecture de tels discours à l'antipode du féminisme et de la défense de la laïcité qui m'a convaincue de commencer à m'exprimer à travers ce blog.
 En conclusion.
On retrouve dans le racisme contemporain 4 caractéristiques identifiées par Pierre-André Taguieff. (9)
-  Ce n'est plus tant l'appartenance à une race qu'à une ethnie ou une culture qui est visée.
- L'accent n'est plus mis sur l'inégalité mais sur la différence (sous-entendue non assimilable)
- Ce sont les différences qui sont pointées, plutôt que ce qui rassemble.
- L'expression du racisme ne se fait plus ouvertement.
Cette nouvelle forme que prend le racisme, plus subtile, plus difficilement repérable est d'autant plus violente.  Elle nie la réalité du vécu  et du ressenti des personnes victimes d'attitudes hostiles et de discrimination et elle les enferme dans des catégories stéréotypées.   Démontrer l'inanité au point de vue biologique du concept de race ne suffit plus.  Il faut encore convaincre que les valeurs d'égalité homme-femme, du respect des droits de l'homme et de la laïcité ne sont pas mises en danger par le bout d'un foulard aperçu en rue !



  1. On peut trouver ce glossaire ici.  
  2. Réflexion sur un manuel scolaire à succès : Le tour de la France par deux enfants.
  3. Voir la définition de wikipédia.
  4. Définitions du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales.
  5. Albert Jacquard a publié de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique et notamment de génétique réfutant la pertinence du concept de race chez l'être humain.
  6. Sondage issu du rapport 2011 de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH).
  7. Abattage rituel : comment en parler sans se faire traiter de facho, Florence Pinaud, 14/10/2013, Le Nouvel Observateur-Rue 89
  8. Pierre-André Taguieff est sociologue et politologue français, directeur de recherches au CNRS.  Il se situe à droite, et fait l'objet de controverses médiatisées, certains le considère comme proche de l'extrême-droite.  Je ne l'ai pas lu, je ne me positionnerai pas sur ce point.  Cependant, sa définition du racisme me paraïte pertinente.